“Mes Provinciales”de Jean-Paul CYVERAC : Récit d’ apprentissage d’ une jeunesse éprise de romantisme à la recherche d’ un idéal
Bande annonce du film "Mes Provinciales" de Jean-Paul CYVERAC avec Andranic Manet....
Aller sur le lien : https://youtu.be/7N6RYx6l5dM
Synopsis :
Etienne, jeune provincial lyonnais fraîchement diplômé de Philosophie quitte sa famille et sa petite amie, pour faire des études de cinéma à Paris VIII. Dans son parcours initiatique de la vie parisienne, Etienne se lie d' amitié avec Jean-Noël et Mathias, étudiants en cinéma et provinciaux comme lui. Lors de sa co-location, Il fait aussi connaissance de jeunes filles : Valentine, étudiante aux Beaux-Arts, Annabelle militante et Barbara. Pendant cette année d' apprentissage, les jeunes étudiants idéalistes, vont peu à peu perdre leurs illusions et vont prendre conscience de leur vie d' adulte qui commence.
Jean-Paul CYVERAC, réalisateur du film « Mes Provinciales » fait partie de ces cinéastes qui font un cinéma que l' on pourrait qualifier de cinéma d' auteur. Avec ce film, il nous livre une oeuvre d' une beauté absolue tant sur les dialogues, la mise en scène, la lumière que sur le jeu des acteurs. L' originalité du film réside dans son intemporalité : on ne sait pas très bien si l' action du film se déroule dans le passé ou dans le présent. Original aussi dans la direction photo, la lumière, (le film est réalisé en noir et blanc). La particularité du film est son sujet : de mémoire, il n' existe aucun film sur des étudiants qui montent à Paris pour faire du cinéma.
La lumière du film en noir et blanc est d' une beauté inouïe et rend aussi le film intemporel : on ne sait pas, comme on le disait plus haut, si l' action se déroule dans le Paris d' hier ou le Paris d'aujourd'hui.
Que dire de la mise en scène ? Jean-Paul CYVERAC signe ici, un film dont la mise en scène est réalisée de manière subtile, harmonieuse et réglée au cordeau. Les dialogues sont tout simplement bien ficelés, très bien écrits.
« Mes Provinciales » est un film magnifique, élégant, vrai sur une jeunesse montée à Paris pour faire du cinéma. C' est un film où s' entrechoquent illusions et désillusions. L' oeuvre est construite comme un récit d' apprentissage, un parcours initiatique où se mêlent références cinématographiques : le cinéma de la Nouvelle Vague (GODARD, ROHMER...) et références issues du mouvement littéraire : Le Romantisme (comme Gustave FLAUBERT et son Education Sentimentale, Les Illusions Perdues d' Honoré de BALZAC) qui renvoient à la notion de perte d' illusions et d'ambitions revues à la baisse, un peu plus réalistes. Toutefois, une référence littéraire fait exception à la règle et ne renvoie pas au Romantisme. Cette oeuvre, que dire, ce bijou littéraire qui donne le titre au film est : « Mes Provinciales » de Blaise PASCAL que l' on évoquera un peu plus loin dans notre article. Littérature et Cinéma ne sont-ils pas liés finalement ?
Jean-Paul CYVERAC apporte un soin tout particulier à la musicalité de ses films. Dans cet opus cinématographique : "Mes Provinciales" ; les notes de Jean-Sebastien BACH sont un personnage à part entière. Cette musicalité très présente dans le film, crée une atmosphère ; comme la lumière en noir et blanc ; lyrique et poétique.
Quand il arrive à Paris, Etienne (personnage interprété par l' excellent Andranic MANET, fil conducteur du film) est rempli d' idéaux en cinéma, musique et relations humaines. Lors de soirées, c' est un personnage observateur, qui écoute les personnes évoluant autour de lui. Puis, au fur et à mesure de ses amitiés, de ses relations sentimentales avec des jeunes filles, le côté effacé de son personnage va laisser place à une personnalité plus audacieuse. Il va être confronté à ses propres questionnements. Dès les premières minutes du film, Andranic MANET exprime une jolie relation avec la caméra : sa sensibilité, son regard, sa fragilité crèvent l' écran et servent son personnage. Peut-on y trouver une certaine filiation avec l' immense Patrick DEWAERE : comédien romantique, rebelle, à la sensibilité "à fleur de peau" disparu beaucoup trop tôt ?
Andranic MANET, admis récemment au Conservatoire National Supérieur d' Art Dramatique de PARIS, pose un regard lucide, humble, sincère et avec modestie, sur son statut de comédien. Il sait que rien n' est acquis et que tout peut s' arrêter du jour au lendemain. Il dit être devenu adulte, responsable face à ses responsabilités, en interprétant le rôle d' Etienne. Selon lui, « Mes Provinciales » est une des plus belles choses qu'il ait réalisée. Le réalisateur Jean-Paul CYVERAC ne s' est pas trompé en lui proposant le rôle d' Etienne. "Mes PROVINCIALES" est la continuité d' un joli parcours pour ANDRANIC MANET, qui à 18 ans, s' est vu offrir par ses parents, un stage sur Anton TCHEKOV, révélateur de sa décision de devenir comédien. Andranic MANET fait partie de cette jeune génération d'acteurs dont on entendra beaucoup parler.
Le titre du film emprunte au titre de l' oeuvre de Blaise PASCAL : « Mes Provinciales ». Dans son oeuvre, Blaise PASCAL livre un débat entre les Jansénistes et les Jésuites et évoque un sujet central de notre existence : Nos actes sont-ils en accord avec nos idéaux, nos pensées ? . Tout au long du film, Etienne se demande si ses objectifs seront atteints et si il sera à la hauteur de ceux-ci.
« Mes Provinciales » est un film magnifique sur la jeunesse d'aujourd'hui : une ode au cinéma, à la littérature, à l' amitié, à l' amour. Une oeuvre cinématographique qui interroge sur notre engagement politique, social, écologique et qui pose une question essentielle à notre existence : « Mes actes sont-ils en accord avec mes idéaux, mes pensées, ma parole ? ». Le film peut également nous amener à cette réflexion : « Le cinéma est-il plus beau que la vie ? ».
Nathalie Guimier vous invite à partager son coup de coeur pour « Mes Provinciales » à sa sortie en : DVD, Blu-Ray et VOD...
Entretien avec Andranic MANET aux Deux-Magots à Paris :
Nathalie Guimier : Bonjour Andranic. Merci de nous recevoir pour le Film « Mes Provinciales ». Un film en noir et blanc, à tonalités lyrique et poétique, du réalisateur Jean-Paul CIVEYRAC. Un film vrai, magnifique où s' entremêlent les illusions et les désillusions : d' Etienne, votre personnage, de Mathias, de Jean-Noël...Des étudiants provinciaux montés à Paris pour faire des études de cinéma. Un film qui renvoie à la jeunesse du réalisateur mais aussi à celle d'aujourd'hui. Peut-on voir le film comme un parcours initiatique ?
Andranic MANET : On peut dire plein de choses similaires. Certains considèrent le film comme un roman d' apprentissage, un parcours initiatique comme il y' en a eu beaucoup en fait : celui d' un jeune provincial qui monte à Paris. Je pense que le film est un vrai parcours avec cette durée qui est importante ; car du coup ; on rentre vraiment dans l' histoire d' Etienne. On éprouve « ce qu'il éprouve à travers le temps » : la première année se déroule sur les quatre premiers chapitres. Nous avons les deux années plus tard. Oui, je pense que l' on peut parler d' un parcours initiatique. C' est un peu à l' image des romans : l' Education Sentimentale de Gustave FLAUBERT, de l' Attrape-coeur...Finalement, on suit le personnage à travers plein de choses chorales mais à travers peut-être sa déception à la fin.
N. G. : Pouvez-vous nous relater en quelques mots votre parcours ?
Andranic M. : Moi jeune comédien (rires...). Je n' ai jamais voulu vraiment faire de la comédie. Mes parents ont immigré de La Russie en 1991 avant la dislocation. Moi, je suis né en France, à Pontoise en 1996. Mes parents ont fait le MKHAT (Théâtre d' Art Académique) à MOSCOU. Ma mère a eu un peu de mal à continuer le métier. Mon père a pu réussir. Au début, il apprenait phonétiquement les pièces de théâtre du fait de son grand accent russe. J' ai d' abord appris le russe mais j' ai quand même vécu en France. Je n' ai jamais voulu faire comédien et je me suis retrouvé tout à fait par hasard à faire ce métier.
N. G. : Quel a été l' élément déclencheur qui vous a donné envie d' embrasser la carrière de comédien ? Est-ce un film ? un acteur ? une actrice ?
Andranic M. : Je pense que c' est le moment où j' ai appris que : quand on allait voir un film, une pièce, on lisait un livre : on pouvait se sentir changé. Comme cadeau pour mes 18 ans, mes parents m' ont offert un stage sur Anton THCHEKOV. J' y suis allé un peu par curiosité mais je ne savais pas que çà allait être révélateur à ce point là. J' ai beaucoup aimé. Après, je me suis inscrit à des cours de théâtre et au concours de la Classe Libre de Florent. Cette année, je rentre au Conservatoire CNSAD. Je suis très heureux.
Andranic M. : C' est très simple. J' ai passé des essais un peu à l' aveugle. Beaucoup de gens ont passé des textes. Ceux-ci étaient un peu impersonnels. Ce n' étaient pas des textes issus du scénario qui parlaient d' art, d' amour et d' engagement littéraire. Ensuite, j' ai passé le premier tour, en duo : personnages A ET B et ensuite B et A. Je suis passé avec l' acteur qui joue Jean-Noël : Gonzague qui est devenu avec Corentin, qui joue Mathias, des amis très proches. Du coup, cela a bien fonctionné. Puis, on a été rappelé chacun de notre côté. Nous n'étions pas au courant. Ensuite, j'ai passé le deuxième entretien avec Jean-Paul, le réalisateur. La scène était un peu plus longue. Ce fût une rencontre. J' ai senti tout de suite que le courant passait bien entre nous. Il avait bien caché son jeu. Quand je suis sorti des essais, je ne pensais pas avoir le rôle pour autant.
Contre tout attente, j' ai eu l' appel de son assistant, Tigrane Avedikian, fils de Serge Avedikian le réalisateur, qui m' a appelé et qui m' a dit : « tu as le rôle principal ». Je suis allé à la production chercher le scénario que j' ai lu d' une traite. Celui-ci m' a beaucoup touché. C' est peut être la dernière fois que j' ai la chance de jouer un rôle comme çà. Au début, un petit problème de légitimité s' est posé. "Je me suis demandé pourquoi moi ? Pourquoi ne pas prendre un acteur plus connu ?" Mais, je me suis tellement identifié au personnage : il y' a des phrases dans le scénario que j' avais déjà prononcées auxquelles je me suis apparenté très rapidement . Il n' y avait pas le moindre doute. Je ne pouvais pas refuser. Non!. On ne refuse pas grand chose à notre âge.
N. G. : Je pense que le réalisateur ne s' est pas trompé en vous choisissant pour jouer le rôle d' Etienne !
Andranic M. (sourires) : C' est gentil. Merci beaucoup. Beaucoup de gens ont un problème avec mon personnage. Certains critiques pensent qu'on a du mal à s' attacher à mon personnage car il est est un peu mou, défaitiste, des difficultés à agir concrètement. Il est moins flamboyant qu'un Mathias, qu'une Annabelle. Du coup, les gens ont du mal à s' identifier à lui. Il y' a une part de critique sur ce personnage.
N. G. : Comment s' est déroulé le tournage avec le réalisateur et vos partenaires dans le film ?
Andranic M. : On a fait une lecture après avoir été pris dans les essais. Il faut savoir que le film a été écrit en juillet et août. Le producteur a été contacté en septembre. Le tournage a eu lieu en janvier. Cela a été très vite. Nous n' avons pas eu d' avance sur recette. Le film s' est fait avec très peu de moyens. On a commencé à tourner. On a répété pendant un mois et demi avec les partenaires, une petite dizaine de jeunes.
N. G. : On remarque une belle complicité entre vous et vos partenaires dans "Mes Provinciales". Peut-on dire que c' est un film choral ?
Andranic M. : Oui. Il y' a un truc. Moi, je connaissais un peu de vue Corentin car il avait fait la Classe Libre. Je l' avais déjà vu dans des spectacles. Pour Gonzague : j' avais passé les essais avec lui. Corentin avait passé des essais avec Sophie qui joue Annabelle. Il y' a eu un quelque chose où l' on s' est très vite retrouvé. Et puis, on a fait des répétitions. On est allé boire quelques verres et puis l' osmose a pris.
N. G. : Cela fonctionne très bien. C' est un très joli film choral. Concernant votre personnage que nous avons évoqué tout à l' heure : Dans le film, à l' évidence, vous manifestez une magnifique relation avec la caméra. Votre regard et votre sensibilité crèvent l' écran. Comment définiriez-vous votre personnage et dans ses rapports avec les autres personnages ?
Andranic M. : Je pense que le personnage d' Etienne est quelqu'un qui arrive à Paris avec ses idéaux. Il a son idéal de cinéma. Au début, Il est très critique quand il parle des séries Z. Il a son idéal de musique : il écoute BACH avec sa copine. Et il a aussi son idéal sur les relations humaines : il dit qu'il ne faut pas tromper. Il lit Pascal car justement il dénonce les gens qui ne sont pas en accord avec leurs pensées et leurs actes. D' où le titre : "Mes Provinciales". Du coup, au fur et à mesure du film, il va changer, se diriger ailleurs. Quand on arrive : on est jeune, on peut se tromper sur des bêtises et puis voilà. C' est çà qui est beau dans ce personnage. Il apprend beaucoup de Jean-Noël, de Mathias, de filles qu'il croise,
d' Annabelle qu'il voit arriver comme une fille de feu. Elle le bouleverse quand elle lui dit : « moi j' agis concrètement. Et toi ? Tu fais quoi ? ». Il y' a une longue scène où elle parle avec Mathias. Etienne ne prononce pas un mot. Au début, il est plus ou moins en écoute. Il est un peu effacé. Puis au fur et à mesure du film, il commence à parler car il se sent plus légitime d' ouvrir sa bouche sur ce qu'il se passe autour de lui.
N. G. : Pas assez en confiance, peut-être ?
Andranic M : Oui. Quelque chose comme çà. Il est arrivé sûr de lui. En fait, dès le début, il se rend compte que ce n' est pas si simple. Dès la première soirée où il arrive, la première phrase qu'il dit : ce ne sont pas les images qui m' intéressent, c' est le cinéma. Puis, à la fin du film, on apprend qu'il travaille encore dans une boîte de télévision, qu'il est concentré sur des images et pas le cinéma. Justement,
c' est toute la complexité du personnage qui reflète ce que chacun a dans la vie ; à un moment donné, ce que l' on connaît tous : une déception par rapport à la barre que l' on s' est fixée. Je trouve ce film très beau par rapport à cela : cette peur silencieuse de pouvoir rater des choses dans notre vie. A la fin de
"l' Education Sentimentale" de Flaubert, on peut lire : « on a raté notre vie ». Pour le personnage d' Etienne, c' est un peu la même chose : Il n' a pas raté sa vie mais il se rend compte qu'il a mis la barre trop haute.
N. G. : C' est une forme de désillusion. Car quand on se trouve face à la réalité, on s' aperçoit qu'il existe un décalage entre ce que l' on souhaite vraiment et la réalité du moment.
Andranic M : Bien sûr. C' est comme pour les comédiens : Je croise beaucoup de camarades avec qui j' avais commencé. Pour moi, cela se passe plutôt bien. Je n' ai pas à me plaindre. Ce n' est pas la joie immense. Mais c' est super. Il existe beaucoup de comédiens que je croise qui ont ressenti la même chose : on arrive à Paris. On prend des cours de théâtre. On est rempli d' envies de jouer du Racine sur scène, du Shakespeare, de tenir des premiers rôles dans des films d' auteurs....Et finalement, on se retrouve à faire un peu de figuration. On tourne dans des webséries, pour des pubs. L' idéal baisse petit à petit. C' est la même chose avec un réalisateur : avant de commencer à tourner un film, il va peut-être passer quinze ans à faire : de la régie, de l' assistanat de production, du transport de comédiens. Ce n' est pas une partie gagnée d' avance en fait. Etienne arrive après sa licence de philosophie. C' est un peu un intellectuel. Mais, en fait, il se rend compte concrètement de la complexité, même s' il dit que c' est à Paris que tout se passe. Je suis tout à fait d' accord avec çà. Il va contrer les choses. Je le trouve beau ce personnage. Jean-Paul m' avait parlé de deux films avant de tourner : « La maman et la putain » de Jean-Eustache avec Jean-Pierre LEAUD et Macadam COW BOY avec Dustin HOFFMAN et John VOIGHT. Le personnage de Jon VOIGHT (le père d' Angélina Jolie) , rempli d' envies, arrive à New York ; à la fin du film, il connaîtra une descente aux enfers. Bon là, ce n' est pas vraiment le cas. Mais, Etienne se rend compte que d' arriver à la Capitale, ce n' est pas si simple que cela.
N. G. : Quel regard portez-vous sur le cinéma d'aujourd'hui et sur la jeunesse d'aujourd'hui et sa relation à la culture ?
Andranic M. : C' est une excellente question. Comme je vous disais tout à l' heure. Moi aussi, je trouve que la jeunesse est intemporelle dans le film. Dans le sens où, Jean-Paul s' imprègne de choses très précises qu'il a vécues, qu'il a entendues à l' époque, et qu'il entend toujours aujourd'hui. Il côtoie encore des étudiants. Il y' a des choses comme çà de mixité. C' est drôle, en juin c' était l' anniversaire de Mai 68. On en a entendu beaucoup parlé. C' est intéressant d' en parler pour le film car il y' a un truc comme cela de boucle. Finalement, ce qu'il y' a de beau et de réaliste avec la jeunesse, c' est que l' on est confronté à la même chose. Il y' a eu en mai et juin : des mouvements de rébellion, des blocus dans les facs, des petites choses comme çà. La jeunesse est au même point. Elle veut toujours faire avancer les choses mais maladroitement. On ne sait pas comment. Je trouve que : enfin, je parle pour ma jeunesse, celle que je vois, que l' on est pas assez engagé politiquement. Moi je ne vote pas. Pas encore. J' ai l' ambition de voter quand je comprendrais un peu mieux. Le taux d' abstention chez les jeunes, quand on regarde les chiffres, est assez effroyable. Je ne sais pas si cela a répondu à votre question.
N. G. : La culture est un vecteur d' engagement. Il est important de montrer, de démontrer des choses en direction de la jeunesse.
Andranic M. : Je suis complètement d' accord. Mais, en fait, quand on est étudiant, comme dans le film, on a vite tendance à traîner entre étudiants avec les mêmes aspirations. Moi, je traîne avec des comédiens : on a tous les mêmes objectifs, les mêmes aspirations. On traîne entre nous. Oui, Il n' y a pas de problème : la jeunesse est remplie de culture. Si on rencontre d' autres gens, on se rendra peut-être compte qu' ils sont moins attirés par çà et que c' est moins leur hobby. Je sais qu'en France, on a la chance d' avoir des subventions, des choses comme çà. Même si c' est difficile à mettre en place. Je viens de banlieue. Avant de faire de la comédie, je faisais du rap. Rien à voir. On peut trouver mes albums sur internet. Pour financer mon premier album, je suis allé à la Mairie, j' ai fait mon dossier.
J' avais 17 ans et j' ai eu 500 ou 1000 euros de subventions. En France, si on se bouge, on peut faire des choses avec peu de moyens.
N. G. : La culture est aussi importante pour l' inclusion sociale : pour créer artistiquement et donner l' accès à la culture aux gens qui ne peuvent pas l' avoir : les jeunes et les moins jeunes, les personnes en situation de handicap.
Andranic M. : bien sûr.
N. G. : Quel conseil donneriez-vous à un jeune ou un moins jeune qui aspire au métier de comédien ?
Andranic M. : Je lui dirais : peu importe les raisons qui le pousse à devenir comédien. S' il a envie de
l' être ; il faut qu'il le devienne sans se poser vraiment de questions. Il n' y a pas forcément de réponse. Je ne pourrais pas vous dire pourquoi je veux être comédien. Il faut y' aller à fond. Peu importe.
N. G. : A la fin du film, le personnage d' Etienne semble faire un bilan mitigé sur sa vie. Qu' en pensez vous ?
Andranic M. : Je trouve que la fin du film est un peu comme la vie. D' où la couleur du film : Noir et Blanc. La vie est ni noire ni blanche. Elle est grise. Quand Etienne ouvre une fenêtre : il y' a tous ces livres qui constituent un idéal qu'il n' a pas su atteindre, qu'il atteindra peut être. Il est assis dans ce petit appartement. Ces derniers mots sont : « De toute manière, il n' y a pas la place. Je ne sais pas trop en jouer du piano ». Il est encore un peu défaitiste. Quand Il ouvre cette fenêtre : il y' a ces HLM, la grue. Son Paris est beaucoup moins idéalisé qu' au début. Cette balade avec Mathias où l' on voit un Paris magnifique. Quand il arrive Gare de Lyon, Il regarde Paris avec des yeux d' enfants. Cela a changé en deux ans. Paris est différent. On voit la grue au loin, les nuages. En fait, la vue est bouchée mais elle est accessible. Mais, semée d' embûches.
N. G. : On en a un petit peu parlé tout à l' heure. Le film fait beaucoup référence à La Nouvelle Vague, à Jean-Luc GODARD à tous ces cinéastes. Mes Provinciales pourrait-il fait partie de ces films classiques du cinéma français ?
Andranic M. : Je pense que oui. A la sortie d' une projection au Centre Pompidou organisé par
les Inrocks ; une dame, cela m' a marqué, m' a interpellé. Elle m' a dit qu'elle avait beaucoup aimé le film. C' est un drame classique. C' est bizarre quand même. (rires). Je ne sais pas. Les films disparaissent aussi vite
qu'ils apparaissent. On ne sait jamais. Ce film a quelque chose d' intemporel même dans le thème. Parler d' étudiants en cinéma. C' est la première fiction qui fait cela. On a cherché avec Jean-Paul . 75 % des réalisateurs en passent par là.
N. G. : Peut-on dire que c' est un film autobiographique ou alors de fiction ?
Andranic M. : Le terme qu'utilise beaucoup Jean-Paul c' est : auto-fiction. C' est à la fois autobiographique où il y' a énormément d' éléments tirés de sa biographie, de ce qu'il a vécu. Mais,
c' est une fiction entière car il y' a beaucoup de choses qu'il n' a pas vécues, qu'il a inventées, qu'il a entendues parler entre étudiants. C' est un melting-pot, un mélange de jeunesse. Je ne joue pas Jean-Paul. Je suis un peu ce qu'il a vécu.
N. G. : Le titre du film renvoie "aux Provinciales" de Blaise Pascal qui livre un débat entre les Jansénistes et les Jésuites. Une citation dit : « être fidèle à ses idéaux et ne pas être en contradiction avec ses pensées ». Qu' en pensez-vous ?
Andranic M. : Je pense que PASCAL disait en partie la vérité. Je trouve cela passionnant car c' est tout le défi d' une vie. C' est cela qui est intéressant chez Etienne : il a cette préférence au fond de sa poche : il se demande s' il va y arriver ou pas. Oui, il va y arriver mais au détriment de quoi ? C' est difficile. Moi, je ne serais pas vous dire si mes actes sont en accord avec ma pensée et mes idéaux.
N. G. : Le film semble être une photographie de la jeunesse d' hier et de demain, une capture du réel. Comment décririez-vous le film dans sa qualité esthétique, classique et sa contemporanéité, sa réalité ?.
Andranic M. : Entre le classique et le réel ? Vous voulez dire. C' est vrai. Quand on regarde le film, il y' a quelque chose peut-être dans les cinq premières minutes qui peuvent déranger. Le film est en partie réalisé qu'en plans fixes. Le seul mouvement de caméra, vous avez remarqué à quel moment c' est ?
N. G. : Oui.
Andranic M. : A la fin.
N. G. : Exactement.
Andranic M. : A la fin : avec un double travelling, un champ contre champ.Oui. Il y' a un côté classique comme cela dans la forme. Mais que je trouve, très réel dans le propos. Si on aurait voulu faire un film plus classique très réel dans le propos ; on aurait juste pris une histoire d' amour....Là, où je trouve que le film est réaliste, réside dans le fait que l' on parle d' une classe qui n' est pas mise en avant au cinéma : des étudiants de cinéma qui après feront des films. N' importe lesquels d' ailleurs. Les mettre en avant : je trouvais cela intéressant voire même honnête.
N. G. : Comment définiriez-vous la temporalité du film ?
Andranic M. : Vous voulez dire la temporalité du dernier chapitre ou l' aspect général du film où on ne sait pas trop où cela se situe ?.
N. G. : Les deux.
Andranic M : Le film est construit un peu comme ce roman d' apprentissage dont on parlait tout à l' heure : Chapitres, épilogue, prologue avant le générique. Le chapitre 1 c' est quand il frappe à la porte avant de rentrer. Avant, c' est un peu un prologue.
N. G. : Certains spectateurs ont trouvé que le film souffrait de quelques longueurs. Qu' en pensez-vous ?
Andranic M. : Oui, certaines personnes trouvent le film un peu long. En fait, vu que le film n' est pas très actif, en noir et blanc, en plans fixes : l' impression de durée se prolonge pour certaines personnes qui ne sont pas sensibles à ce genre de cinéma. Par exemple, moi, je suis un fervent adepte de Maurice PIALAT. C' est mon réalisateur préféré. Il y' a quelques jours, j' ai encore regardé « Passe ton bac, d' abord ». Je le trouve formidable. Je l' ai déjà montré à des amis qui trouvent cela affreusement long. Montrer c' est capturer la précision de ce réel dont vous parliez tout à l' heure. Dans « Mes Provinciales », la temporalité du film est un peu flottante. Le noir et blanc renforcent les idées. La coupe de cheveux de mon personnage : les cheveux un peu longs. On se demande d' où que cela sort. Une critique de
« l' Obs » ou de « Première » avait écrit que j' étais « Norman et ses idéaux qui se prenait pour Jean-Pierre LEAUD ». Ils ont voulu un peu « charrier ». Mais, Il y' a un peu de cela. C' est une critique négative qui m' a fait un peu rire. Mais, du coup, il y' a cet effet intemporel à travers mon personnage mais aussi à travers : le noir et blanc, la musique classique.
N. G. : D' ailleurs, je trouve que : les notes de Bach, la musique, les références littéraires, sont aussi les personnages du film.
Andranic M. : Oui. Le film est très musical.
N. G. : C' est une évidence. Ils participent aussi à la réussite du film. Et puis, Il y' a cette réplique du personnage de la fille de feu, Annabelle : « Vu l' état du Monde. Il faut bien faire quelque chose. Et vous ? Vous faites quoi pour çà ? ». C' est une question qu'elle pose aux autres personnages : Etienne, Mathias. A cette question, le personnage de Mathias lui répond : « des films! ».Et Annabelle de répliquer : » Tu crois que des films peuvent sauver la planète ? » Que pensez-vous de cette critique ?
Andranic M. : Mathias répond : « Ils ne la détruiront pas en tout cas ! ». Je pense que le cinéma peut changer le Monde : Pas dans le premier sens, vous voyez, mais dans le sens de changer les mentalités, oui. On peut prendre des références très basiques. Par exemple : que l' on aime ou que l' on aime pas Abdellatif Kechiche ; on ne peut pas dire que « La Vie d' Adèle » n' a pas fait changer les mentalités. Il est sorti à un moment où « le Mariage Pour Tous » était en discussion. Il y' avait encore des centaines de milliers de personnes qui étaient contre. Donc, le film était là comme appui artistique de cela. Je trouve çà très beau.
Andranic M. : Bien sûr.
N. G. : Il y' a une phrase que j' aime beaucoup. Peut-on dire que le film pose la question suivante : « Le cinéma est-il plus beau que la vie ? ».
Andranic M. : Non, je ne pense pas. En général, je ne trouve pas que le cinéma est plus beau que la vie. D' ailleurs, il y' a bien une raison pour laquelle on s' enferme, inconnu, à aller voir des gens vivre au théâtre, au cinéma. Ce n' est pas pour autant que l' on trouve la vie moins belle.
Je trouve qu'un film doit être honnête, n' a pas à avoir la prétention de : « je vais restituer quelque chose de plus beau que la vie, de plus intéressant, qui va renvoyer forcément au rêve ».A partir du moment où la démarche est honnête, où la démarche de poser une caméra n' est pas purement esthétique, dans la recherche d' un effet, pour moi cela devient du cinéma. Selon moi, l y' a deux sortes de cinéma : le cinéma honnête comme celui-là qui peut transcender des messages. Puis, il y' a le cinéma que j' appellerai « Le Tour de Manège » : tu y vas, tu passes un bon moment. Mais, cela n' a absolument pas changé ta vie. Est-ce que le film va continuer à vivre en toi ? je ne pense pas. Là où un film devient beau : c' est quand il se prolonge au-delà des salles obscures, dans ta tête, dans des discussions, des échanges, des rencontres. Et c' est là ; où le cinéma peut être utile dans ta vie. Quand le cinéma devient : « on va passer un bon moment en mangeant un pop corn », cela ne peut pas être plus beau que la vie, je ne pense pas. Cela devient quelque chose à part, à part entière. Cela peut être la même chose pour d' autres disciplines artistiques comme le théâtre, la musique, etc...Se poser la question « le cinéma est-il plus beau que la vie » ? non je ne le pense pas. Le cinéma doit restituer honnêtement la vie. Et à partir de ce moment là, cela devient quelque chose de beau.
N. G. : Quels sont vos projets à venir ?
Andranic M. : J' ai un projet de film normalement, en attente de financement. Ce serait pour un très joli rôle, sympa. Sinon, au théâtre, une pièce « Et le Soleil se leva ». Une pièce d' une artiste contemporaine américaine : Dava SOBEL, traduite en français par Elisabeth BOUCHAUD qui est la directrice du théâtre La Reine Blanche dans le XVIIIe ; mise en scène par Imer KUTLOVICIUN, ancien de La Comédie Française. Ce serait prévu pour 2019. Une autre pièce qui s' appelle RADAR mise en scène par un ami qui a écrit lui-même le texte. Pour l' instant, des projets plus en direction du théâtre, avec l' entrée au CNSAD. Sinon, j' ai un autre projet de moyen-métrage avec un réalisateur avec qui j' ai déjà travaillé deux fois pour des films : « Les Hommes ne pleurent pas » : Mathieu COLLET, Un très grand ami.
Ce que j' aime au cinéma, au théâtre, à la télévision : c' est de faire des choses complètement différentes. De savoir dire oui mais pas à tout. D 'être très ouvert aux propositions, de savoir tirer comme je le disais tout à l' heure : le caractère honnête de chaque proposition. Dans la réalisation d' un projet , si on se dit : on va le diriger de telle manière et on devient connu. Cela ne m' intéresse nullement. Donc, on espère continuer. Peut-être que dans cinq ans, je ne ferai plus ce métier. On ne sait pas.
N. G. : Oh. Pas si sûr (sourires).
Andranic M. : Je pense que : Etre comédien c' est vivre, ce n' est pas faire la comédie.
N. G. : Je pense vraiment que le film « Mes Provinciales » est le début de quelque chose de très important pour la suite de votre parcours.
Andranic M. : Oui. Je pense que c' est un grand virage. J' ai l' impression d' être devenu un homme après le tournage du film. Je suis sorti du film en me disant : « Je pense que la chose que j' ai faite dans ma vie et dont je suis le plus fier, c' est « Mes Provinciales ». Je pense que je suis devenu un homme après le tournage du film. Je n' étais pas encore un homme au début de l' aventure. J' avais 20 ans au moment du tournage. Je n' étais pas encore un homme face à ses responsabilités. Et au moment que je tournais, je me suis confronté à cette même question de PASCAL : « Est-ce que moi Andranic, je suis à la hauteur de mes idéaux ? Est-ce que ce film correspond à mon idéal ? Complètement. Pour le coup. Mais, est-ce que les autres projets qui vont suivre seront de même facture ou est-ce que je me mens à moi-même ? Ce sont les questions qui me restent à explorer pendant les prochaines années de ma carrière : « s' il y' a carrière ».
N. G. : En tout cas, il faut continuer. Vraiment.
Andranic M. : Oui, j' espère.
N. G. : Merci Andranic pour ce joli voyage autour du film : "Mes Provinciales".
Andranic M. : Merci à vous.
Propos recueillis par Nathalie Guimier
Critique : cinéma littérature musique théâtre
Auteure